samedi 6 février 2010

La mort semble bien moins terrible, quand on est fatigué (S. de Beauvoir)

Comme c’est un thème récurrent en médecine, autant vous faire profiter du coté obscur de la force : la traversée du Styx ou le bruit de la charette de l'Ankou, notre faucheur local.

C’est assez impressionnant de voir comment nous sommes tous inégaux devant l’inévitable. La mort nous cotoit, certes pour la plupart pas quotidiennement mais régulièrement quand un proche, un membre de notre famille, ou une personnalité décède. La particulatité de mon travail, surtout dans le service où je suis, c’est non pas un évènement quotidien, mais l'idée fait parti de notre routine. Nombre de nos patients âgés ne décède pas dans le service mais frôle fréquemment la faux ou s’y préparent doucement, en perdant un peu de leur autonomie, ou en préparant l’avenir…
Depuis le début de mes études, j’ai été confronté à des situations de fin de vie rarement éthiquement complexe, mais toujours particulières :

  • L’homme complètement conscient qui voit sa température chuter préparant sereinement avec sa femme les cadeaux de tous les petits enfants pour l’année à venir. Une première expérience bouleversante.
  • La famille bouleversée à l’approche du décès le la mamie démente et grabataire depuis des mois, avec qui la conversation était depuis longtemps devenu impossible. Etrangement, j’avais cru naïvement qu’ils avaient débuté le travail de deuil pendant la perte d’autonomie et qu’ils penseraient que pour elle la mort serait un échappatoire à cette morne existence ? Mais ils nous parlent de transfert en réanimation, de sa faculté à les voir, les entendre ou à comprendre des conversations dans son état de semi-coma… chose qu’elle ne pouvait plus faire depuis un bail. Le défi est alors de combler notre décalage commun par des paroles rassurantes et des explications, que visiblement ils n’ont pas eu depuis longtemps. Didactique, doublement.
  • Paniquant devant la porte de la chambre d’une femme en train d’agoniser dont le mari vient de se rendre à son chevet, je retrouve un homme serein m’expliquant qu’il a beau ne pas avoir fait d’étude, il a ouvert des bouquins de médecine où il a pu comprendre que le cancer les mènerait là tôt ou tard… nous y voilà. Elémentaire.
  • La petite fillette de 8 ans chez qui j’ai appris un par un les étapes de la mort cérébrale en voyant s’éteindre les signaux un à un au beau milieu d’une nuit de garde. Glauque.
  • En réanimation encore, où fin de vie rime avec sauvetage d’une autre. On doit expliquer à une famille non francophone que les organes ne traverseront pas le Styx avec le reste s’ils le souhaitent… Finalement, le foie ne fera que traverser le mur puisque le hasard des attributions pourra sauver l’hépatique de la chambre voisine… Mais chut, le don est anonyme ! Salvateur.

Le point commun, c’est que pour tous, ce n’est pas le défunt qui vit difficilement le trépas, mais la famille. Quand nous discutons crument « prise en charge » avec nos séniors, ils savent vite nous rappeler qu’on aura beau leur proposer moultes médicaments pour guérir les maux déjà provoqués par nos remèdes, la fin sera toujours la même et ils l’attendent sereinement voire impatiemment, contrairement à nous qui perdons la bataille…