dimanche 8 août 2010

L'avantage des médecins, c'est que lorsqu'ils commettent une erreur, ils l'enterrent tout de suite... (A. Allais)

Depuis que j’écris ce blog, je cherche des citations et je croise souvent celle-là en priant pour ne pas l’utiliser. Échec et Mat. J’ai fait une erreur. Mortelle. Enfin peut-être, je ne sais pas, il paraît que oui ou il paraît que non selon les interprétations…

Si je résume, une patiente que j’ai autorisé à sortir rassurée est morte quelques heures après. Je ne saurais sans doute jamais si sa venue aux urgences a un lien avec son décès, si c’était une pré-alerte que je n’ai pas su repérer, si mes examens étaient suffisant pour diagnostiquer la cause qui a conduit au décès.

La famille veut maintenant comprendre ce que je n’arrive pas à élucider moi-même. Si je l’avais gardée sous surveillance, est-ce que ça aurait changé quelque chose ? Si on avait poussé les examens tels que certains me le suggère maintenant pour m’améliorer, est-ce qu’on aurait pu diagnostiquer son trouble, ou mieux le traiter ? D’après les retours que j’ai eu sur ce qui a causé le décès, la réponse est peut-être non. Mais voilà, on ne saura pas.

Maintenant, je dois vivre avec ce poids sur ma conscience. D’après mes pairs « ça m’arrive trop tôt dans la carrière pour avoir assez de distance», « je vais le porter pendant au moins six mois »… En pratique, je ne pense plus qu’à ça, à la famille, à ceux qui avaient alerté les secours une première puis une seconde fois sans que l’issue ne puisse être que fatale. A la patiente dont l’image ne me revient pas mais dont les paroles et ceux de son mari tournent en boucle dans ma tête. Effectivement, de la distance, j’en ai aucune. Face à beaucoup de situations tragiques à la fois médicales et sociales, j’ai appris à me protéger mais mon sentiment de culpabilité m’en empêche cette fois.

Le paradoxe de cette sale expérience, c'est ma culpabilité malgré l'incertitude. Un collègue m'a fait remarqué qu'on faisait sans doute sans le savoir des erreurs mortelles, sans réaliser le lien de cause à effet, ou sans savoir qu'il y a eu une issue fatale !

Maintenant, je n’ai pas le choix, je dois continuer à prendre en charge des patients, à les examiner, à prendre des décisions de faire et surtout de ne pas faire tous les examens imaginables, de les hospitalier et surtout de les autoriser à partir avec mon accord et donc ma responsabilité qui même si elle n'est pas juridique est d'abord et surtout morale. Tous les jours, je reprends le même risque, il doit être calculé, à chaque fois, mieux que la dernière fois. Mais depuis deux jours, j’ai perdu mes repères et mon début d’assurance.

Dans ma malheur, je ne suis pas seule. Mes collègues et mon chef ont fait front pour me protéger et me remettre le pied à l’étrier. Voilà ma première erreur enterrée, j'espère avoir un peu de distance temporelle et émotionnelle pour affronter la suivante.

lundi 2 août 2010

Summertime, and the livin' is easy (G. Gershwin)

Passage à l’heure d’été !

Quand l’été arrive, l’hôpital surchauffe. Le sujet est déjà largement médiatisé les années de canicules, mais comme cette année, le thermomètre n’explose que dans la toundra russe, autant y rajouter mon grain de sable…

En France, l’été, c’est les vacances. Point barre. Du coup, comme il faut pas trop en demander aux administrations hospitalières, à nos chers cadres de santé de compléter les plannings pour faire rentrer moins de personnel dans autant de cases que d’habitude.
Aux urgences, y’a pas le choix, on ne peut pas fermer, alors y’a quelques nouvelles têtes. Evidemment, pour les internes, l’équation ne tient pas. Comme on ne peut être plus d’un en vacances à la fois. La saison estivale dure six mois, amateurs du hors-saison ou pas. Et nous venons d’apprendre que les congés maladies ne seraient pas remplacés, après 3 mois à un rythme soutenu, l’hécatombe débute… et notre chef en rit.

Mais dans les autres services, l’équation paraît insoluble alors on « ferme des lits ». Souvent, ça part d’une logique : toutes les hospitalisations programmées ne sont pas programmées l’été faute de médecins et on concentre l’activité de l’hôpital sur le « programme chaud » comme on dit en chirurgie, ce qui relève de l’urgence, l’imprévisible. En pratique, pour admettre des patients dans un service, on entend alors des phrases ubuesque type :
- est-ce que le retour à domicile du patient sera possible le 9 juillet ? car le service ferme.
- Attendez, je sors ma boussole et ma boule de cristal !

- Pas d’admission possible, l’unité de soins intensif neuro est fermée
- mais, les soins intensifs par définition , c’est pas une unité de malades programmées? (heureusement, l’unité neuro-vasculaire palliait)


On sent bien que certains services ont eu les yeux plus gros que le ventre en divisant leur activité par deux. L’unité de courte durée ne peut plus faire tampon pour admettre dans le service ad hoc. Alors, comme la moitié des unités de certains services ferment, on « case » : une pneumonie en dermatologie, un AVC en médecine interne, une chirurgie de hanche en chirurgie viscérale et de la gériatrie à tous les étages. 5 à 10 % des lits ferment l’été selon la ministre, ils doivent tous être dans mon CHU !

Parce que l’été, les urgences, c’est comme la SPA. On y dépose son vieux avant de partir en vacances ! « Vous comprenez docteur, je pars dans le Gers demain, je ne peux plus m’en occuper et il va vraiment mal » (je vous renvoie aux articles de mon semestre de gériatrie pour vous laisser évaluer l’urgences des situations médicales qui relèvent d’une prise en charge sociale)… encore à moi de trouver la maison de retraite dans une demi-heure, ou de laisser gémir mamie toute perdue sur son brancard pendant que le fiston finit ses valises. Ou le must de la semaine : on trouve la maison de retraite, il faut juste patienter 4 jours avec mamie dans le salon, réponse de la famille « c’est vraiment pas possible, on a du monde à dîner samedi soir ». La génération de baby-boomer qui fait la leçon aux petits jeunes devraient se regarder le nombril… la vie, ce n’est pas que « sous les pavés, la plage ».

Pour finir, une petite pensée à ma collègue qui aura voulu (ou pas) tester l’hôpital vu du lit.