Mon stage en médecine générale se passe bien, merci… mais ne m’inspire pas beaucoup d’histoires à blogger. Alors je vais plutôt vous compter des histoires d’anciens patients qui m’ont beaucoup marqué.
Urgences chirurgicales, un après-midi comme un autre. Il y a beaucoup de monde, la salle d’attente et les brancards débordent. Comme d’habitude, pas assez de box, pas assez d’infirmières pour pouvoir aller encore plus vite. Alors on avance doucement et sûrement. Arrive une patiente d’une soixantaine d’année avec son mari pour une chute suite à une glissade. L’externe va la voir, conclue à un traumatisme de cheville et me demande de prescrire une radio de l’articulation. Je n’ai pas le temps d’aller voir la patiente pour le moment, je lui fais confiance. Elle va faire sa radio. Je reprends le dossier, je récupère la radio mais ne voit rien sur la cheville.
Quand j’arrive dans le box de la patiente, un cyclone s’abat sur moi ! Madame a trop attendu, l’accueil est calamiteux, l’externe lui a fait mal et je vais devoir à nouveau lui faire mal alors que je ne suis qu’interne. Elle ne jure que par les Professeurs mais on a ras-le-bol d’être encore à l’hôpital qu’elle a quitté quelques semaines plus tôt pour une intervention de neurochirurgie. Son mari a côté la laisse parler, ne moufte pas, reste très calme. Je l’examine, pars sur l’hypothèse de l’externe et trouve qu’elle fait beaucoup de cinéma pour une banale entorse. Je suis complètement excédée par l’attitude belliqueuse de la patiente. Mais quelque chose cloche alors que je lui mets l'attelle. Je lui demande de tout me re-raconter, je me penche à nouveau sur son pied, en détail. Sa cheville n’est pas aussi douloureuse que le 5è métatarse… il va falloir refaire la radio. Et c’est juste un scandale. Heureusement, en reprenant la radio de cheville, le manip' radio' a vu large, la fracture du 5è métatarse est visible pour qui veux bien observer au bon endroit. Je me ravise, annonce le diagnostic à la patiente. Un drame. J’annonce qu’il faut plâtrer. Hors de question. J’explique pourquoi et je m’en vais. Histoire de temporiser et de m’occuper de mes autres patients. Histoire de fuir aussi, loin d’elle, de ses réflexions dédaigneuses qui me persuade que sa glissade, ça devait être à cause de moi.
Je sais déjà qu’à mon retour, avant de plâtrer, je vais aussi devoir lui dire qu’il lui faut des piqûres d’anticoagulant journalières. Je suis tétanisée avant même de retourner dans le box. Quand je reviens, le mari l’ayant convaincu, elle accepte le plâtre et je lui annonce donc les injections qu’elle refuse d’emblée. Je le savais. Je déteste faire les plâtres, je trouve les miens moches mais je ne délègue pas, je suis là pour apprendre. Elle doit remarquer mon manque d’habileté, elle fait une remarque à chaque geste, me fait noter la galère que va devenir son quotidien, chaque détail qui ferra de sa vie un enfer. Et moi d’en rajouter en lui expliquant de façon professionnelle toutes les précautions qu’il faut pour le plâtre, tous les effets indésirables qui nécessite de revenir aux urgences. Je creuse ma propre tombe.
En allant faire les ordonnances, je suis au bord des larmes, je n’ai aucune idée de la phrase magique qui retournera la situation plus positivement pour elle comme pour moi. En partant, je lui donne les ordonnances, son mari se charge du tout et lui a déjà fait accepter les injections. Je lui donne un rendez-vous avec l’interne d’orthopédie, qu’elle refuse car elle veut un Professeur. J’avais oublié…. qu’elle se débrouille pour l’obtenir. J’ai l’impression d’avoir fait mon travail qu’à moitié : d’avoir fait passer le traitement en force sans discussion constructive. Mais il n’y avait pas de place au débat contradictoire…
Quand elle part, je m’effondre. Deux heures de tension pour un diagnostic bénin. La tornade est partie… et je réalise. Pendant toute la prise en charge, j’avais les yeux braqués sur le rail qui traverse son front, cicatrice de sa neurochirurgie. Tout s’explique par ce rail : la patiente doit souffrir d’un syndrome frontal qui, au-delà du fait qu’elle est justement excédée par le milieu médical après une hospitalisation longue, elle a perdu ce qui est pour nous l’essence des relations sociales : le respect, l’écoute, la retenue. Tout ce qui passe par la tête en sort sans conscience du mal provoqué chez l’interlocuteur. Il m'aurait fallu d’un peu de sens clinique, qui me manquait dès le début pour relativiser ! Ce que son mari faisait à merveille, chose qu'est j'ai aussi réalisé a posteriori.
Le lendemain elle a appelé car son plâtre la serrait (ou la gênait… en fait),la faute à l’interne nulle qu’elle a eu la veille. Elle ne voulait revenir que si les urgences étaient vides. Ce matin-là, c’était très calme, mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui signaler que nous n’étions pas le seul service d’urgences de la ville, que la salle d’attente pouvait vite se remplir et qu’on ne peut le prévoir. J’ai omis de lui signaler que l’interne nulle était au bout du fil et qu’elle serait à la manette de la scie à plâtre si besoin… Elle n’est pas venue.
Je suis très influencée, comme beaucoup de médecins je pense, par la qualité de la relation médecin-malade : plus elle se passe mal, moins je suis efficace. Dans ce cas précis, je ne peux en vouloir qu’à moins même car cette patiente souffre sans doute elle aussi de la détérioration de ses relations à l’autre. Mais ça m’a appris à relativiser et à mieux faire attention aux raisons qui rendent certains patients un peu plus nerveux en face du docteur.
