« Docteur, quand vais-je mourir ? »
« Je ne sais pas, jamais… »
L’euthanasie refait l’actu. C’est une obscure commission parlementaire qui a voulu remettre le débat sur la table en déposant un texte qu’elle savait déjà retiré de sa substance avant même de la présenter en assemblée. Je cite la seule phrase que les médias ont retenue du texte :
« Je ne sais pas, jamais… »
L’euthanasie refait l’actu. C’est une obscure commission parlementaire qui a voulu remettre le débat sur la table en déposant un texte qu’elle savait déjà retiré de sa substance avant même de la présenter en assemblée. Je cite la seule phrase que les médias ont retenue du texte :
«Toute personne, en phase avancée ou terminale d’une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable, lui infligeant une souffrance physique ou psychique qui ne peut être apaisée ou qu’elle juge insupportable, peut demander à bénéficier, dans les conditions prévues au présent titre, d’une assistance médicalisée permettant, par un acte délibéré, une mort rapide et sans douleur.»
Comme beaucoup, je n’avais pas pris le temps de lire le reste de la proposition qui justifiait cet article 1 vide de sens pour tout praticien un peu tatillon sur la sémantique ! Personnellement, j’avais traduit ça par « le patient a le droit de demander… mais on autorise pas encore au médecin à accepter ! » La suite du texte prévoyait en fait les modalités pratiques, cela n’a servi à rien qu’en reparler, alors profitons-en.
Tout d’abord, je vais me resituer dans le contexte : jeune médecin, j’ai croisé beaucoup de patients souhaitant mourir mais je n’ai encore jamais croisé un patient me demandant de lui donner la mort. Et je n’ai pas encore travaillé dans une unité où la question se pose de temps en temps comme en cancérologie ou en unité de soins palliatifs. J’ai néanmoins croisé des patients aux maladies incurables dont en fin de vie, et me suis retrouvée démunies devant des situations de souffrance psychique ou physique extrême.
Ces demandes d’euthanasies sont extrêmement rares sur le nombre de patients que nous croisons. Les demandes réitérées après écoute voire soulagement du motif de la demande d’euthanasie sont du domaine de l’infiniment rare de l’aveu même des médecins de soins palliatifs que j’ai pu croiser. On légifère sur l’Un. La preuve : pour imager ces patients, on a toujours recours, médecins comme journalistes, à l’histoire de chasse. On crée donc la loi pour tous pour des situations d’exception, cruels dilemmes.
Comme je traite d’un sujet auquel je n’ai jamais été confronté, je vais partir sur des a priori sans doute amenés à évoluer.
Je suis hypocrite. J’ai déjà prescrit de la morphine et de l’hypnovel pour soulager des patients en fin de vie afin de les soulager. J’ai sans doute accélérée un peu leur mort inéducable sans surdoser ces médicaments ce qui me donne bonne conscience. Mais ne me demandez pas de prescrire du penthotal ou du curare pour provoquer délibérément la mort.
Tout d’abord, je vais me resituer dans le contexte : jeune médecin, j’ai croisé beaucoup de patients souhaitant mourir mais je n’ai encore jamais croisé un patient me demandant de lui donner la mort. Et je n’ai pas encore travaillé dans une unité où la question se pose de temps en temps comme en cancérologie ou en unité de soins palliatifs. J’ai néanmoins croisé des patients aux maladies incurables dont en fin de vie, et me suis retrouvée démunies devant des situations de souffrance psychique ou physique extrême.
Ces demandes d’euthanasies sont extrêmement rares sur le nombre de patients que nous croisons. Les demandes réitérées après écoute voire soulagement du motif de la demande d’euthanasie sont du domaine de l’infiniment rare de l’aveu même des médecins de soins palliatifs que j’ai pu croiser. On légifère sur l’Un. La preuve : pour imager ces patients, on a toujours recours, médecins comme journalistes, à l’histoire de chasse. On crée donc la loi pour tous pour des situations d’exception, cruels dilemmes.
Comme je traite d’un sujet auquel je n’ai jamais été confronté, je vais partir sur des a priori sans doute amenés à évoluer.
Je suis hypocrite. J’ai déjà prescrit de la morphine et de l’hypnovel pour soulager des patients en fin de vie afin de les soulager. J’ai sans doute accélérée un peu leur mort inéducable sans surdoser ces médicaments ce qui me donne bonne conscience. Mais ne me demandez pas de prescrire du penthotal ou du curare pour provoquer délibérément la mort.
Je suis lâche. Quand je prescris des médicaments délivrés en pharmacie, je laisse au patient la possibilité d’un mésusage (même si je le déconseille), y compris à visée suicidaire chez des patients dans des souffrances psychiques intenses comme les dépressifs. On ramasse tous les jours aux urgences les pots fendus mais pas cassés de ce qui ont tenté les cocktails sur ordonnance sans « succès ». Je pratique donc déjà le suicide assisté, mais pas sur commande.
Je suis schizophrène. Mon cerveau est coupé en deux de façon très subtile, il n’a pour l’IVG pas du tout le même scrupule à proposer pilule abortive et curetage d’un embryon viable. Viable ou vivant ? D’ailleurs je n’en sais trop rien mais les femmes n’avait pas attendus la médecine pour s’autoriser ce choix et en assumer souvent douloureusement les conséquences. Je comprends donc par l’histoire de l’IVG que la médicalisation de ces suicides soit profitable au patient pour optimiser l’efficacité du geste et limiter les « effets indésirables »… mais mon cerveau voit double.
Je suis peureuse. On sait réanimer mais pas ressusciter. L’acte de provoquer la mort est donc irréversible. Les dernières heures gagnées in extremis de patients mourants auprès de leurs proches sont tellement précieuses que je ne saurais les voler. Mystérieusement, beaucoup de mourants tiennent alors jusque la venue d’un proche ou une date anniversaire, certains enfants attendent une autorisation parentale et s’en vont. Quel risque à écourter ces instants ?
Je ne sais pas assumer. J’aime le travail en équipe et respecte scrupuleusement les tâches de chacun. Le patient fait le choix du traitement. Le médecin prescrit. L’infirmier applique la prescription. L’aide-soignant accompagne le malade. Je ne suis donc pas seule à assumer mes décisions et à en supporter les conséquences. L’euthanasie est-il encore un travail d’équipe et une prescription comme les autres ? Le patient exprime son souhait, je prescris le toxique, l’infirmier pousse sur la seringue, l’aide-soignant passe dans la chambre vérifier que tout suit son court sans accros. Charmante journée.
Au quotidien, je frôle déjà ces situations dans les interruptions médicales de grossesse. Le législateur croit avoir tout encadré. Voilà la réalité : les parents font le choix entre une mort anténatale encadrée mais à assumer à vie et une survie aléatoire et douloureuse de l’enfant. Le médecin fait l’injection mortelle in-utéro. La sage-femme fait accoucher le mort-né. L’auxiliaire de puériculture présente le défunt à ses parents s’ils le souhaitent (quasiment toujours). Chaque personne impliquée dans le processus prend une part du poids de l’acte. C’est évidemment lourd pour les familles, mais c’est dans la répétition régulière de la « procédure » lourd pour les soignants. Le législateur nous délègue ces tâches justifiables créées par le droit car nous avons la maîtrise des techniques mais qui vont à l’encontre des aspirations qui nous ont conduit à choisir nos métiers.
L’empathie, la compréhension du mal-être de ces patients a parfois les limites de nos ressources morales. J’espère que ce billet permettra de mieux comprendre la voix des médecins sur ce débat infini. On comprend les souffrances mais quand on passe notre quotidien à faire fuir la mort, on peut se résoudre à l’accepter et rendre l’agonie si possible moins difficile mais on a du mal à devoir convoquer nous-même la Faucheuse.
Je suis schizophrène. Mon cerveau est coupé en deux de façon très subtile, il n’a pour l’IVG pas du tout le même scrupule à proposer pilule abortive et curetage d’un embryon viable. Viable ou vivant ? D’ailleurs je n’en sais trop rien mais les femmes n’avait pas attendus la médecine pour s’autoriser ce choix et en assumer souvent douloureusement les conséquences. Je comprends donc par l’histoire de l’IVG que la médicalisation de ces suicides soit profitable au patient pour optimiser l’efficacité du geste et limiter les « effets indésirables »… mais mon cerveau voit double.
Je suis peureuse. On sait réanimer mais pas ressusciter. L’acte de provoquer la mort est donc irréversible. Les dernières heures gagnées in extremis de patients mourants auprès de leurs proches sont tellement précieuses que je ne saurais les voler. Mystérieusement, beaucoup de mourants tiennent alors jusque la venue d’un proche ou une date anniversaire, certains enfants attendent une autorisation parentale et s’en vont. Quel risque à écourter ces instants ?
Je ne sais pas assumer. J’aime le travail en équipe et respecte scrupuleusement les tâches de chacun. Le patient fait le choix du traitement. Le médecin prescrit. L’infirmier applique la prescription. L’aide-soignant accompagne le malade. Je ne suis donc pas seule à assumer mes décisions et à en supporter les conséquences. L’euthanasie est-il encore un travail d’équipe et une prescription comme les autres ? Le patient exprime son souhait, je prescris le toxique, l’infirmier pousse sur la seringue, l’aide-soignant passe dans la chambre vérifier que tout suit son court sans accros. Charmante journée.
Au quotidien, je frôle déjà ces situations dans les interruptions médicales de grossesse. Le législateur croit avoir tout encadré. Voilà la réalité : les parents font le choix entre une mort anténatale encadrée mais à assumer à vie et une survie aléatoire et douloureuse de l’enfant. Le médecin fait l’injection mortelle in-utéro. La sage-femme fait accoucher le mort-né. L’auxiliaire de puériculture présente le défunt à ses parents s’ils le souhaitent (quasiment toujours). Chaque personne impliquée dans le processus prend une part du poids de l’acte. C’est évidemment lourd pour les familles, mais c’est dans la répétition régulière de la « procédure » lourd pour les soignants. Le législateur nous délègue ces tâches justifiables créées par le droit car nous avons la maîtrise des techniques mais qui vont à l’encontre des aspirations qui nous ont conduit à choisir nos métiers.
L’empathie, la compréhension du mal-être de ces patients a parfois les limites de nos ressources morales. J’espère que ce billet permettra de mieux comprendre la voix des médecins sur ce débat infini. On comprend les souffrances mais quand on passe notre quotidien à faire fuir la mort, on peut se résoudre à l’accepter et rendre l’agonie si possible moins difficile mais on a du mal à devoir convoquer nous-même la Faucheuse.
