Lors de l’hospitalisation d’un charmant patient, octogénaire sans en avoir l’air, on lui fait en cadeau de bienvenue un bilan sanguin retrouvant une aplasie (comprendre : peu de cellules sanguines) alors qu’on ne la cherchait pas. Le patient ne se plaint de rien mais on le transfuse aussi sec et on pense déjà au cancer. Les ennuis commencent !
Les hématologues, plus spécialistes dans ce domaine, viennent le prélever de partout. D’abord un myélogramme consistant à prélever de la moelle osseuse qui confirme l’aplasie mais ne suffit pas à trouver la cause. Puis une biopsie ostéo-médullaire, ce fut douloureux et le patient en garde un sale souvenir…
On en est là quand il débarque dans le service : l’attente du diagnostic met sa prise en charge médicale en sursis… Il sait déjà que son aplasie peut être d’origine bénigne ou "une maladie du sang". Je n'insiste qu’à demi-mot sur la gravité tant que les résultats ne sont pas formels. Puis vient le résultat de la biopsie : « non contributif ». Ca me fait une belle jambe !
Le patient accepte de bon gré de se faire rebiopsié, sous gaz hilarant à visée antalgique : ce ne fut pas tordant, mais peu douloureux, objectif atteint.
Le lendemain au déjeuner, entre le fromage et le dessert, un hémato me glisse : «au vu des premiers résultats, ton patient a une leucémie, il est palliatif du fait de son âge, traitement symptomatique. ». Traduction : c’est bien un cancer, les référentiels ne recommandent pas de traitement curatif vu l’âge, débrouille toi comme tu peux pour lui donner les cellules manquantes si ça se dégrade afin qu'il gagne quelques semaines de vie. Ça me fait encore une belle jambe !
Depuis, j’attends toujours le résultat définitif de la 2ème biopsie pour organiser « la consultation d’annonce » issue du "plan cancer" de J. Chirac. Le patient aura l’occasion de revoir l’hématologue qui lui exposera après révélation du diagnostic « une information claire, loyale et adaptée » et un « Plan Personnalisé de Soins » proposé suite à "une réunion de concertation pluridisciplinaire". Je vous laisse imaginer la pauvreté du plan en question dans ce cas…
Patient à double titre, mon cancéreux qui s'ignore, par ailleurs adorable, continue d’attendre son diagnostic catastrophique alors qu’il ne se plaint toujours de rien. Et je continue à faire des courbettes devant lui tous les matins car ce genre d’annonce ne se fait pas par la stagiaire en vitesse au milieu de la visite matinale. Vaste cirque.
Heureusement, j’ai pu me rattraper en annonçant à deux jeunes de mon âge que leur papa, un autre patient, est mourant et que toute manœuvre de réanimation serait de "l'obstination déraisonnable" dans son cas. Ils étaient d’accord… Mon égo leur dit merci d’avoir pu dire la vérité sans heurts ni larmes. Gloups.
Bilan du jour au jeu législatif : loi sur les soins palliatifs du député Léonnetti 1 - loi sur le cancer de l’ex-président Chirac 0…
Les hématologues, plus spécialistes dans ce domaine, viennent le prélever de partout. D’abord un myélogramme consistant à prélever de la moelle osseuse qui confirme l’aplasie mais ne suffit pas à trouver la cause. Puis une biopsie ostéo-médullaire, ce fut douloureux et le patient en garde un sale souvenir…
On en est là quand il débarque dans le service : l’attente du diagnostic met sa prise en charge médicale en sursis… Il sait déjà que son aplasie peut être d’origine bénigne ou "une maladie du sang". Je n'insiste qu’à demi-mot sur la gravité tant que les résultats ne sont pas formels. Puis vient le résultat de la biopsie : « non contributif ». Ca me fait une belle jambe !
Le patient accepte de bon gré de se faire rebiopsié, sous gaz hilarant à visée antalgique : ce ne fut pas tordant, mais peu douloureux, objectif atteint.
Le lendemain au déjeuner, entre le fromage et le dessert, un hémato me glisse : «au vu des premiers résultats, ton patient a une leucémie, il est palliatif du fait de son âge, traitement symptomatique. ». Traduction : c’est bien un cancer, les référentiels ne recommandent pas de traitement curatif vu l’âge, débrouille toi comme tu peux pour lui donner les cellules manquantes si ça se dégrade afin qu'il gagne quelques semaines de vie. Ça me fait encore une belle jambe !
Depuis, j’attends toujours le résultat définitif de la 2ème biopsie pour organiser « la consultation d’annonce » issue du "plan cancer" de J. Chirac. Le patient aura l’occasion de revoir l’hématologue qui lui exposera après révélation du diagnostic « une information claire, loyale et adaptée » et un « Plan Personnalisé de Soins » proposé suite à "une réunion de concertation pluridisciplinaire". Je vous laisse imaginer la pauvreté du plan en question dans ce cas…
Patient à double titre, mon cancéreux qui s'ignore, par ailleurs adorable, continue d’attendre son diagnostic catastrophique alors qu’il ne se plaint toujours de rien. Et je continue à faire des courbettes devant lui tous les matins car ce genre d’annonce ne se fait pas par la stagiaire en vitesse au milieu de la visite matinale. Vaste cirque.
Heureusement, j’ai pu me rattraper en annonçant à deux jeunes de mon âge que leur papa, un autre patient, est mourant et que toute manœuvre de réanimation serait de "l'obstination déraisonnable" dans son cas. Ils étaient d’accord… Mon égo leur dit merci d’avoir pu dire la vérité sans heurts ni larmes. Gloups.
Bilan du jour au jeu législatif : loi sur les soins palliatifs du député Léonnetti 1 - loi sur le cancer de l’ex-président Chirac 0…
il y a pas longtemps j'ai lu un livre de l'écrivain Henri Bordeaux, du début du 20e siècle, qui s'appelle La Peur de Vivre.
RépondreSupprimerDans sa longue intro, il expose une vision très individualiste et catégorisée de la vie. il disait que le plus important, c'est de faire des choses en permanence, de se lancer en permanence dans des idées, des projets, des voyages, et de ne pas se contenter de son petit sort et de se renfermer dans son quotidien.
Pour lui, réussir sa vie, c'est être entièrement en possession de sa vie. Un gangster ou un champion de sport ou un artiste font partie de cette catégorie, mais pas le petit employé qui passe sa vie dans la même ville et avec le même travail.
c'est donc une vision très élitiste, mais qu'il justifie très bien. Je ne la partage pas car je pense qu’on peut avoir dans sa vie des projets concrets qui ne sont pas visibles et qui soient a long terme (éduquer ses enfants de la meilleur manière, se cultiver…), mais la ou c'est intéressant et que cela entre en lien avec ton article d'aujourd'hui, c'est que puisque pour réussir sa vie on doit être en entière possession de celle ci, il crache sévèrement sur les médecins qui pensent qu’il faut cacher la vérité aux gens atteints de maladies graves afin de ne pas leur saper le moral. Pour lui, une personne doit savoir précisément les chances qu’elle a de mourir et quand cela va se passer. Parce qu’alors son comportement n’est plus le même et elle doit avoir le droit de se préparer.
C’est intéressant car c’est une question qui a apparemment divise la médecine depuis son existence et qui relève plus de la philosophie que d’autre chose.
Intéressant comme vision ! Mais cet auteur a une vision complètement décalée de notre quotidien.
RépondreSupprimerJe m'explique.
J'aurais souhaité dire "la vérité" au patient, mais quand il s'agit de santé, et en particulier du cancer et surtout de l'image que cette (ces) pathologie(s) véhicule, je ne peux pas improviser.
Sans les résultats des examens, parfois trop long à obtenir, je ne peux pas annoncer un diagnostic infirmé par la suite (t'imagine le malaise : "ah non, dsl, c'était pas un cancer...").
Et quand la science utilise l'humain comme substrat, elle ne peux plus être "exacte". J'ai eu mon 1er décès ma seconde semaine de stage : je n'ai deviné ni la date (précoce), ni la cause (hors sujet par rapport au motif d'hospitalisation). Comme disent nombre de mes profs : "la statistique à l'échelle d'une population (survie, morbi-mortalité, ect) devient toujours 50% à l'échelle d'un patient". Et oui, une maladie qui affiche 90% de décès à 5 ans du diagnostic, tu peux jamais dire si ton patient sera dans les 90 ou les 10... les pronostics, c'est indispensable pour faire de la santé publique ou de l'économie de la santé, mais dur à exploiter pour la médecine à l'échelle du soignant.
Par contre, on a le devoir (avec tjs une info claire loyale et adaptée selon la loi Kouchner du 4/3/2 sur les droits du patient, et avant ça notre déontologie) d'exposer au patient les risques qu'il encoure, en y associant bien sûr les possibilités thérapeutique envisageables, même quand ce n'est pas pour "guérir". Pour aller dans son sens, on doit dire, comme diraient les médias, si le pronostic "vital est engagé"/sévère/bon, ect... mais la "vérité" frôle alors l'art divinatoire. Et Nostradamus n'était pas médecin (ah mince, si..., mais apothicaire aussi !).
1er com de mary putnam... pas trop tôt !
merci à tout ceux qui ont déjà laissé un petit mot, et à la grosse cinquantaine qui a déjà lu mes lignes (vous êtes discrètement fliqués grâce à "tt le monde en blogue", mon petit "widget" en bas de la page...)
Je lis ton article ce soir, et drôle de coïncidence, on a eu tout à l'heure un cours sur l'annonce de la maladie grave par Mister Jego...
RépondreSupprimerIl nous a bien fait rire (jaune) quand il nous a dit que dans ce fabuleux Plan Cancer, il était préconisé d'orienter le patient vers un CAC pour l'annonce de son cancer... sauf que quand on t'envoie au centre anti cancéreux, ben ça te donne déjà une petite idée de ce dont tu souffres...